Cédric Drawing Lotta

PARISLA – Numéro 16 – 2018

Cédric Drawing Lotta – un essai de Rodrigue Fondeviolle pour le portfolio de dessins de Cédric Rivrain

Parcourir l’oeuvre de Cédric Rivrain, les larmes pleurées (Crying Machines), les plaies pansées (Plasters and Masks), les amis dénudés, c’est faire l’expérience d’un dialogue sensuel entre l’artiste et son sujet, entre les images elles-mêmes, l’expérience d’une grâce indicible, d’une intimité qui affleure toujours, toujours pudiquement. Des dessins, des peintures, le regard émerge, immanquablement, vaporeux et pourtant si pénétrant. Trouble, persistant.  « Les yeux cherchent, cherchent. Ils plongent leur rayon pâle dans la nuit, avec obstination, avec acharnement. Ils vont voir, ils le savent. Ils regarderont si longtemps, que la vue apparaîtra. Le regard parviendra à trouver ces ténèbres » écrit Le Clézio dans Mydriase. Cette nuit, c’est peut-être le mystère absolu du sujet, cet être représentable mais inaccessible. Cette nouvelle nuit dans laquelle Cédric plonge obstinément, c’est le regard de Lotta Volkova, sa beauté composée de tant de contraste qu’elle ne paraît descriptible que par une série de formules usées mais rassurantes, « le feu sous la glace », « l’obscure clarté »; Lotta qui, d’un portrait à l’autre, d’une pose, d’un sourire secret, se dévoile et, dans le même mouvement, se dérobe.

Les dessins sont répartis sur la table blanche de l’atelier de Cédric. Un visage court sur les papiers de couleurs, rose fanée, vert d’eau, bleu nattier : Lotta. Brusquement présente, révélée dans sa pluralité. Toutes ses facettes sont là, la poupée post-punk, la sphinge glacée, la diva explosive, l’elfe russe, tantôt Marilyn et tantôt Marlene, douce ou brutale, animale et féérique. Cédric l’a comprise, pensée, isolée, décentrée, épuisée, pour finalement la faire apparaître, profondément, essentiellement. Comme cette huître que Cédric dessina sans perle, Lotta apparaît sans ornement. La silhouette, que l’on connaît principalement prise dans le mouvement des défilés ou filtrée par les réseaux sociaux, furieusement contemporaine, une fois inscrite dans la matérialité du papier, qu’il soit granuleux ou lisse, vierge ou abîmé, semble se réinventer d’elle-même, neuve et nue. C’est là, sans doute, la nécessité du portrait figuratif, assurément sa singularité : révéler son sujet dans l’harmonie d’un regard et d’un geste, l’extraire du bruit du monde.

On assiste au spectacle d’une mue caressante et perpétuelle qui ne peut sans doute exister qu’en dessin, car là où une photo ou un film arrache une image au temps,  le dessinateur développe l’image dans le temps. Le temps du dessin n’est pas celui de l’instant, ni de la séquence, c’est le temps long du geste répété, de l’effacement délibéré, du retour au même. C’est une recherche qui s’inscrit dans la durée.  Longtemps, les esquisses des portraits de Lotta, les recherches de visages, sont restées scotchées au mur de l’atelier, face à sa table de travail, découpant un archipel de formes bigarrées sur l’immensité blanche et plâtreuse. Il les regardait souvent. Parfois, il en parlait un peu, jamais beaucoup. Il s’interrogeait. Parfois, il s’avançait, lassé de son recul, saisissait l’une des études, la déposait négligemment sur sa table et s’y penchait. Il s’y concentrait alors tout à fait, parfaitement, comme absorbé par le tracé du creux d’une joue, de l’arrondie d’une épaule, jusqu’à ce que le portrait retrouve ses scotchs contre le mur. Essentiellement, un dessin n’est jamais qu’en cours, toujours susceptible d’être doucement modifié, retravaillé, gommé en partie, et ceci est particulièrement vertigineux chez Cédric, qui laisse planer sur l’ensemble de son oeuvre un sentiment d’inachèvement. A présent que la série de dessins est prête à être publiée, cette impression persiste. Les coloriages ne couvrent pas l’étendue des vêtements. Les motifs s’interrompent aux trois-quart d’un imprimé. Le corps même semble par endroit fondre dans le fond coloré du papier. Ce ne sont pas des imprécisions. Ce sont les marques d’une conscience aiguë de l’impermanence des êtres. Ce que l’on voit, dans la délicatesse de ses manques, c’est le vertige du temps qui passe ou qui pourrait passer. Cette idée qu’un dessin est toujours en train de se faire, n’est jamais clos sur lui-même mais toujours débordé, excédé par le temps, s’observe jusque dans les détails que Cédric inscrit délibérément dans ses oeuvres : les traces gommées de l’inclinaison d’une jambe ou d’un bras, les ombres des mouvements de créations, les petits accidents, les mouvements même du modèle, vivant, cherchant sa pose, se superposent pour composer un être dans le temps.

Un portrait réussi, exact, résulte d’une interprétation. Cédric, en dessinant Lotta, l’interprète. Il ne lui fait pas jouer un rôle, il ne l’exhibe pas. Il la cherche. L’émotion naît justement de la sincérité qui lie le regard au geste, qui évoque sans cesse Lotta sans jamais la figer, qui saisit l’insaisissable en l’assumant comme tel. Lotta Volkova, dont le souffle s’inscrit sans doute mieux qu’aucune autre dans l’air du temps, cristallise un effet du présent, et, pourtant, ici, dans l’intimité du papier, du tracé, dans cet échange de regards solitaires, nous paraît éternelle. Cédric l’a observée, l’a retrouvée dans cette fleur si belle et si épineuse, l’a devinée dans l’ourson à deux têtes qui trône chez elle, il l’a imaginée danseuse à la Degas, fausse soubrette fantasmatique ou star hollywoodienne alanguie dans des draps froissés. Lotta est peut-être tout cela à la fois, une gamine espiègle, une créature de mode, un vieux rêve de cinéma. Une flamme vacillante dans l’oeil bleu lagon d’un artiste qui la cherche jusqu’à la trouver, obstinément, amoureusement.